REPORTAGE. "Manque de services", "manque d'électricité" : Shibam, vitrine de l'effondrement du Yémen après dix ans de guerre
La ville historique de Shibam, classée au patrimoine mondial de l'Unesco, voit sa population diminuer drastiquement depuis quelques années. La ville et l'Etat n'ont plus les moyens d'entretenir les infrastructures, ni le patrimoine local.
Après dix ans de guerre, le Yémen est très difficile d'accès, et les témoignages directs de la situation sont rares. Franceinfo a notamment pu se rendre dans la ville de Shibam, un exemple du patrimoine culturel en péril dans le pays faute de financement pour l'entretenir et la rénover.
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La ville donne l'impression d'être transporté dans un conte des Mille et une nuits. Elle a d'ailleurs servi de décor pour le film de Pier Paolo Pasolini qui adapte l'anthologie. Des ruelles serrées, des murs ocre et blanc collés les uns aux autres, des portes et des fenêtres en bois de cèdre couleur miel… C'est une balade dans le temps. "Certains immeubles ont près de 500 ans, expose Abdulrahman al-Habshi, qui habite le secteur et le connaît très bien. La ville est construite avec des briques de terre. C'était un très bon choix à l'époque. Mais avec le changement du climat, avec l'augmentation des pluies torrentielles, avec les inondations, c'est devenu un vrai problème. Ces deux dernières années, deux ou trois maisons se sont effondrées."
Shibam est un tableau du délitement dans lequel se trouve le Yémen, douze ans après le début de la guerre contre les Houthis. Chose commune dans le pays, la ville est victime de coupures de courant. "Il y a de l'électricité pendant trois heures, puis il n'y en a plus pendant trois heures, détaille Abdulrahman al-Habshi. C'est pire dans d'autres régions, mais c'est un gros problème pour une ville comme Shibam. Parce que, pendant les coupures, les gens utilisent des gros générateurs. Les vibrations qu'ils provoquent dans cet endroit historique fragilisent les immeubles et peuvent endommager la structure des bâtiments", poursuit le citadin.
"Le gouvernement ne fait rien pour préserver la ville"
Une vulnérabilité visible sur les façades de la ville qui peinent à résister au manque d'entretien. "Le système d'évacuation des eaux doit être maintenu régulièrement. Mais aujourd'hui, le gouvernement et les autorités locales n'ont pas l'argent pour le faire. Il y a six mois, il y a eu une fuite. L'eau est passée sous une maison qui avait près de 300 ans et qui s'est effondrée à cause de l'évacuation défaillante", déplore Abdulrahman al-Habshi.
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Shibam est portée à bout de bras par l'Unesco qui a lancé un plan d'urgence il y a six ans. Quelque 176 bâtiments ont été rénovés. Mais la commune se sent abandonnée par son propre État et se vide petit à petit de ses ressortissants. "Aujourd'hui, le gouvernement ne fait rien pour préserver la ville, analyse l'historien de Shibam, Alwy Asmet. Dans le passé, on avait 13 000 habitants. Maintenant, on est en dessous de 3 000. C'est à cause du manque de services, du manque d'électricité. Ça ne serait pas compliqué pour le gouvernement de trouver une solution pour le courant, c'est une petite ville. Mais il ne s'occupe pas des problèmes."
"90% de la population vit sous le seuil de pauvreté"
Une situation d'autant plus critique que Shibam, qui était un point de passage important pour le tourisme, s'est vidée de ses visiteurs. La série d'attentats d'Al-Qaïda qui ont touché le secteur en 2019 n'a pas arrangé les choses. "Je n'ai pas eu de visiteurs depuis trois jours, regrette Rejab Said, qui tient une boutique d'antiquités dans une ruelle étroite. Il y a eu un groupe de touristes, puis plus personne. Avant la guerre, il y avait du monde ici. Il y avait beaucoup de visites, beaucoup d'achats. Maintenant, ce que je gagne avec le magasin n'est pas suffisant pour payer ma maison et nourrir ma famille. Il y a une explosion des prix ici…"
Guerre, manque d'unité au sein du pays, défaillance des institutions, ingérence de l'Arabie saoudite ou des Émirats Arabes Unis… Le Yémen est en état de survie. "Tout a été touché par la situation, déplore Abdulrahman al-Habshi. Le conflit politique et militaire affecte tout. On a de gros problèmes pour l'éducation, pour la santé, pour l'économie ; les gens arrivent à peine à survivre en ce moment. Je peux vous dire que 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté, ce qui est vraiment tragique."
Source : franceinfo — voir l'article d'origine ↗