La fusée Ariane 6 pour transporter des astronautes ? « Il y a de bonnes chances que cela puisse se concrétiser »
Face aux revirements brutaux des Américains et à la rupture avec les Russes, le patron de l'ESA confirme que l'agence étudie très sérieusement l'adaptation d'Ariane 6 pour le vol habité. Un sursaut d’indépendance crucial, qu'il faudra confirmer avec les choix politiques et budgétaires décisifs de la fin d'année 2026.
« Il y a de fortes chances, ou de bonnes chances, que cela puisse se concrétiser ». C’est par ces mots particulièrement optimistes que Josef Aschbacher, le directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA), a relancé un vieux rêve européen lors du salon aéronautique ILA de Berlin : la perspective d’avoir une fusée capable de transporter des astronautes.
Ces propos, rapportés par Aviation Week le 12 juin, confirment donc que l’ESA étudie très sérieusement la possibilité d’adapter la fusée phare de l’Europe, Ariane 6, pour le vol habité. Si cela se confirmait, cela marquerait un virage stratégique majeur pour l’Europe. Mais un tel programme mettrait plusieurs années à se matérialiser.
Ne pas repartir de zéro : la méthode SpaceX à l’européenne
Plutôt que de repartir d’une feuille blanche, l’ESA peut miser sur l’existant : l’agence a accès à une fusée moderne, qui déploie des satellites avec succès depuis maintenant deux ans — son vol inaugural ayant eu lieu le 9 juillet 2024. Elle peut aussi s’appuyer sur un pas de tir souverain, positionné en Guyane : et ce centre spatial à Kourou est un excellent spot.
Malgré tout, il faudrait évidemment procéder à d’importantes adaptations techniques. La qualification d’Ariane 6 pour un vol habité nécessite en effet un remaniement conséquent du port spatial européen pour l’accueil des équipages sur le pas de tir. Il faudrait aussi prévoir une tour de sauvetage sur Ariane 6, et disposer d’une capsule habitable.
Cette feuille de route pourrait s’appuyer sur l’écosystème européen. Du côté du véhicule spatial, Thales Alenia Space et The Exploration Company sont dans la boucle avec l’ESA pour développer des capsules automatiques de retour de cargaison à destination de l’orbite basse. Ces cargos pourraient être ultérieurement adaptés pour accueillir des astronautes.
Cette approche n’est pas sans rappeler celle qui s’est développée outre-Atlantique, avec une importante contribution du New Space au programme spatial américain. À côté de la NASA, des acteurs privés comme SpaceX ont développé une offre technologique et opérationnelle qui complète l’éventail de moyens des États-Unis.
D’ailleurs, SpaceX avait, lui aussi, commencé par transporter de simples marchandises avant de recevoir le feu vert pour des vies humaines, après un long processus d’homologation. Un chemin que pourrait aussi emprunter l’Europe. Et, en tout cas, « c’est une question sur laquelle nous nous penchons actuellement », assure Josef Aschbacher.
Fin de la naïveté face aux revirements américains et russes
Si l’ESA accélère le pas en 2026, c’est que la formule de la coopération internationale a fini par se retourner contre elle. Quelques semaines avant le salon de Berlin, Josef Aschbacher avait d’ailleurs jeté un pavé dans la mare sur les réseaux sociaux : l’Europe spatiale ne doit pas rester une simple passagère de l’Histoire.
Pendant des décennies, le Vieux Continent s’est reposé sur ses partenaires pour le vol habité, préférant concevoir de brillants instruments scientifiques plutôt que des capsules. Le réveil est aujourd’hui très brutal.
En l’espace de quelques mois, la NASA a unilatéralement suspendu le projet de station en orbite lunaire (Lunar Gateway) et le Congrès américain a sabré le budget de la mission Mars Sample Return, deux programmes majeurs dans lesquels l’Europe était pourtant lourdement embarquée. S’ajoutant à la rupture forcée avec la Russie qui a paralysé la mission ExoMars, l’Europe s’est retrouvée spectatrice impuissante de choix dictés par d’autres.
Pendant ce temps, la Chine avance à pas de géant et l’Inde s’apprête à rejoindre le club très fermé des nations autonomes grâce à son programme Gaganyaan. Pour le Vieux Continent, le constat est clair : posséder des ingénieurs de classe mondiale est certes capital, mais ça ne suffit plus. Il faut aussi avoir les clés du bus pour ne pas se retrouver à l’arrêt.
Un rendez-vous important fin 2026
Reste maintenant à voir si, et quand, ce revirement aura bien lieu. Un début de réponse est attendu dans quelques mois, lorsque la France hébergera un sommet spatial d’envergure en septembre. Il sera suivi en décembre d’une réunion interministérielle de l’ESA. Avec, à la clé, le budget à déterminer pour l’exploration habitée.
Plus que la technicité du dossier, c’est la dimension politique qui est clé : pour rivaliser avec les budgets pharaoniques de Washington ou Pékin, les 23 États membres de l’ESA devront impérativement jouer collectif et résister à la tentation du repli national. Les moyens individuels des États européens ne pourraient pas suivre.
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Source : Numerama — voir l'article d'origine ↗