"Le suicide n'est pas crédible" : les mystères de l'affaire Robert Boulin, le ministre retrouvé mort "noyé" dans 50 centimètres d'eau
Fabienne Boulin-Burgeat, fille de l'ancien ministre gaulliste, n'a jamais cru à la thèse officielle du suicide. Grâce à de nouveaux témoignages troublants, elle a obtenu le transfert du dossier au pôle "cold cases" de Nanterre, avec l'espoir d'obtenir enfin des réponses sur les dernières heures de son père, en 1979.
Elle parle de la démarche de la dernière chance. "Vu mon âge, il faut y aller vite pour qu'enfin on puisse faire notre deuil", souffle Fabienne Boulin-Burgeat. La fille de Robert Boulin, 74 ans, se réjouit de l'arrivée du dossier sur la mort de son père au pôle "cold cases" de Nanterre, confirmée par le parquet, vendredi 12 juin. Elle espère désormais que la lumière sera faite sur cette affaire emblématique, avant le 50e anniversaire de la mort de l'ancien ministre. "Si la justice travaille correctement, on peut peut-être connaître la vérité dans 18 mois", espère-t-elle.
Le ministre du Travail de Valéry Giscard d'Estaing a été retrouvé le 30 octobre 1979 immergé dans l'étang Rompu de la forêt de Rambouillet (Yvelines), alors qu'il menaçait de révéler des affaires. A l'époque, l'enquête de police conclut "à un suicide par noyade, précédé d'une forte absorption de Valium", selon les mots du dossier. Pour la justice française, cela reste la thèse officielle, 47 ans après les faits. La famille ne s'y résout pas. "Le crime a été maquillé en suicide", répète la fille de l'ancien ministre gaulliste. "C'est un vrai polar, une catastrophe judiciaire à tout point de vue." Elle mise désormais sur les magistrats de Nanterre pour obtenir des réponses.
L'histoire débute le lundi 29 octobre 1979. Robert Boulin quitte son bureau dans l'après-midi, après avoir rencontré le député Gaston Flosse. Il a "l'air de tout, sauf d'un homme qui [va] se suicider", assure lors de son audition l'ancien président de la Polynésie. Le gaulliste, ancien résistant, sort des dossiers de son coffre-fort, puis retourne à son appartement de Neuilly (Hauts-de-Seine).
Il est 8h40... ou peut-être 2 heures du matin
Il donne congé à son chauffeur et prend seul la direction de Montfort-l'Amaury. Un habitant de cette commune des Yvelines raconte qu'il a aperçu Robert Boulin dans sa voiture, accompagné de deux hommes. "Mon père ne conduisait pas, c'était un homme plus jeune au volant et un autre était derrière", précise Fabienne Boulin-Burgeat. A partir de là, son père est porté disparu.
Le mardi à 8h40, selon la thèse officielle, une brigade motocycliste des Yvelines découvre un homme dans l'étang Rompu, en forêt de Rambouillet. Le corps est à genoux, le dos tourné vers le ciel, selon le rapport. Le cadavre stagne dans 50 centimètres d'eau. Les secours remontent le corps du ministre sur l'herbe. A quelques mètres de là, la voiture de celui qui est aussi maire de Libourne (Gironde) est verrouillée. Sur le tableau de bord, un papier bristol à l'en-tête du ministère du Travail avec quelques mots adressés à sa famille : "Embrassez éperduement [avec cette faute d'orthographe] ma femme, le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby."
Mais la famille de Robert Boulin assure que le corps a été découvert bien avant l'aube. Plusieurs personnes, dont l'ancien Premier ministre Raymond Barre, racontent avoir été informées au milieu de la nuit. Claude Guéant, à l'époque conseiller technique au ministère de l'Intérieur, "reconnaît, lors de son audition, que le ministre [Christian Bonnet] était au courant à 3 heures du matin", rappelle Fabienne Boulin-Burgeat.
Que s'est-il passé pendant cette ellipse de quelques heures ? "Ma conviction, c'est qu'il y a certainement deux équipes qui sont intervenues, une première pour tuer Robert Boulin et une deuxième pour faire disparaître un certain nombre de preuves et organiser le maquillage en suicide", a avancé Didier Seban, l'avocat de la fille du ministre, lors d'une conférence de presse organisée le 21 avril.
"Ce visage de boxeur, ces hématomes…"
Au fil des années, la famille récolte un très lourd dossier rempli par toutes les incohérences de l'enquête. Il apparaît vite que la première autopsie est bâclée. Les légistes ne réalisent pas l'examen du crâne qui aurait pu permettre de déceler la trace de coups, officiellement sur demande de la famille, ce que dément Fabienne Boulin-Burgeat. Le corps du ministre subit par ailleurs des soins d'embaumement, sans accord de ses proches, ce qui prive la justice de renseignements précieux.
Le rapport d'autopsie de 1979 souligne tout de même que les lividités cadavériques, ces taches sur la peau créées par le déplacement du sang, "siègent au niveau de la face postérieure du corps", autrement dit sur le dos et non sur le ventre. "Cela veut dire que la mort a eu lieu à un autre endroit et que le corps a été déplacé", estime le médecin légiste Michel Sapanet dans l'émission "Envoyé spécial". Les partisans de la thèse du suicide évoquent un animal ayant pu retourner le corps. Une "tentative pathétique d'explication", estime Fabienne Boulin-Burgeat.
En 1983, la famille obtient une nouvelle autopsie après avoir porté plainte contre X pour "homicide volontaire". L'entourage du ministre s'est forgé une conviction après la découverte en 1981 des photographies du visage de Robert Boulin prises par la police scientifique. "Quand on a vu ces photos, l'évidence, qu'on a voulu nous cacher, est remontée au grand jour. Ce visage de boxeur, ces hématomes…", confie Fabienne Boulin-Burgeat. "Le sang sur le visage, ce n'est sûrement pas parce qu'on a cogné son corps contre une pierre en sortant d'un étang où il n'y avait que de la vase", appuie Didier Seban.
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