REPORTAGE. Au Yémen, ces femmes se battent pour retrouver leurs proches kidnappés
Plus de dix ans après le début de la guerre, des femmes cherchent à retrouver des centaines de membres de leurs familles arrêtés arbitrairement. Une association les soutient, mais fait face à l’opposition des autorités.
Au Yémen, dans un des quartiers populaires d’Aden où le sol est jonché de sacs plastiques, quatre femmes intégralement voilées marchent en file indienne jusqu’à une maison de parpaings. Toutes ont un point commun : elles ont subi la disparition d’un membre de leur famille depuis le début de la guerre en 2014. Le conflit, déclenché par les Houthis, a aussi impliqué l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, chacun des deux pays ayant soutenu un camp de la résistance pour stopper l'avancée des rebelles.
"On marche dans la rue avec la peur au ventre" : au Yémen, les habitants vivent sous la terreur des rebelles Houthis
Assise sur un canapé bas, Taani se souvient avoir perdu son père en 2015. Son monde s’est écroulé. "La vie a été tellement dure après son absence, assure-t-elle. Moi et mes frères, nous étions tellement liés à lui. Il s’occupait tellement de nous. Quand il a disparu, nous sommes devenus comme aveugles. Mais heureusement, on s’est adapté et on est allé de l’avant." L’ancien membre des services de sécurité a été arrêté dans la rue. Taani pense qu’il est détenu par les Saoudiens.
"Nous n'avons eu aucun soutien"
Ces femmes remuent ciel et terre pour avoir des nouvelles de leurs proches mais se sentent abandonnées par les institutions. Fatma recherche toujours son frère. Il a été raflé par la police antiterroriste il y a dix ans. Il avait vingt et un ans. Il n’y a jamais eu d’acte officiel, ni aucune reconnaissance des autorités. "Le gouvernement nous a juste donné un accord pour une visite, mais il ne s’est rien passé, regrette-t-elle. Nous sommes allés voir le comité officiel pour les prisonniers et le procureur général… Ils se sont renvoyés la balle. Nous n'avons eu aucun soutien".
Taani et Fatma sont épaulées par l’association des mères des personnes kidnappées. Créée en 2016, elle est devenue très influente et participe à certains échanges de prisonniers. "Au début des arrestations, un peu après le début de la guerre, les hommes qui revendiquaient dans la rue pour obtenir la libération des prisonniers se faisaient enlever et ils disparaissaient", présente Arwa Fahdel, l’une des responsables de l'association à Aden.
D'après cette dernière, seules les femmes au Yémen peuvent exprimer aussi ouvertement leurs revendications. "Avec la culture yéménite, elles sont plus respectées et elles ne se font pas arrêter. C’est plus facile de manifester", poursuit-elle.
"Ils m'ont dit : 'remplace ton mari'"
L’association aide aussi celles qui perdent pied socialement. Les hommes sont souvent l’unique source de revenu au Yémen. Quand ils sont arrêtés, la situation des femmes se dégrade d'autant plus qu'une disparition, même arbitraire, est quasiment synonyme de culpabilité dans la société.
"Je n’ai aucun soutien. J’ai tout tenté. Je suis allé partout", se désole Muna. Son mari a été arrêté il y a quatre ans. "Je suis allé à la police, je suis allé au bureau du procureur. Mais la seule réponse que j’ai eue a été des insultes. Ils m’ont dit : ‘va-t’en', 'va te marier de nouveau', 'replace ton mari', 'ton mari est un traître'...".
D’après l’association, tous les camps sont impliqués dans des disparitions forcées. La liste d'Arwa, la responsable, comporte encore autour de 900 noms.
Source : franceinfo — voir l'article d'origine ↗