Un Orchestre national de jazz citoyen, féminisé et tourné vers la jeunesse fête ses 40 ans vendredi et samedi à Paris
L'ONJ organise concerts et rencontres avec le public au théâtre Silvia Monfort. L'occasion de survoler quarante années d'histoire d'une institution unique en son genre avec Arnaud Merlin, producteur de radio.
Il y a un peu plus de quarante ans, le 3 février 1986, au théâtre des Champs-Elysées, le saxophoniste et compositeur François Jeanneau dirigeait le concert inaugural de l'Orchestre national de jazz (ONJ), un événement très médiatisé, télévisé, auquel assistaient des personnalités comme Simone de Beauvoir et Danielle Mitterrand. Illustration de l'exception culturelle française, cette structure musicale subventionnée par l'Etat a été lancée par Jack Lang, alors ministre de la Culture de François Mitterrand, à l'initiative de Maurice Fleuret, directeur de la musique et de la danse du ministère. À l'inverse des orchestres de musique classique, l'ONJ n'est pas une structure fixe : chaque nouveau chef en renouvelle les effectifs selon son propre projet artistique. En quatre décennies, cette entité en perpétuelle évolution a connu douze directeurs, enregistré 35 albums et s'est produite en plusieurs points de France et du globe. Ces dernières années, l'orchestre sous le mandat de Frédéric Maurin (2019-2024) s'est engagé formellement pour la féminisation de l'orchestre, la multiplication des actions culturelles dans les écoles et les prisons, et le développement d'un pôle dédié à la transmission avec la création d'un Orchestre des jeunes de l'ONJ.En poste depuis janvier 2025, Sylvaine Hélary, première femme directrice de l'institution, s'inscrit dans la continuité des actions de son prédécesseur. C'est sous son mandat que l'ONJ célèbre ses quarante printemps avec deux soirées – et une journée – très spéciales à Paris, vendredi 12 et samedi 13 juin au théâtre Silvia Monfort. Au programme (voir le détail au bas de l'article), beaucoup de musique dont un concert des Jeunes de l'ONJ sous la direction du grand guitariste Marc Ducret – qui a joué dans le premier ONJ – vendredi soir, et en clôture samedi soir, le premier programme de la mandature Hélary, With Carla (en hommage à Carla Bley), restitué par un effectif élargi à des invités dont Marc Ducret et le chanteur Hugh Coltman. With Carla a fait l'objet d'un album sorti le 22 mai sur le label ONJ Records. Pour franceinfo Culture, Arnaud Merlin, producteur à France Musique, retrace quelques grandes lignes et évolutions de l'épopée de l'orchestre.
Franceinfo Culture : Quelle est la genèse de la création de l'ONJ ?Arnaud Merlin : Il y a eu plein d'initiatives dans les années 1970, des gens qui se sont regroupés pour faire des comités d'action de jazz un peu dans la continuité des comités d'action post 68. C'étaient des militants, et ils se battaient pour faire de la programmation de jazz à Caen, Rouen, Paris, Avignon, Grenoble... Parallèlement, il y a eu le développement d'un tas d'ateliers, de semaines de stage, parce qu'il n'y avait pas de jazz dans les conservatoires. Ces stages se tenaient souvent l'été, notamment à Cluny avec le contrebassiste Didier Levallet à la fin des années 1970. Des écoles de jazz sont nées, comme le CIM à Paris. Dans les stages, il y avait des demandes de grands orchestres, dans le but de réunir un certain nombre d'élèves en sections, avec tant de trompettes, tant de trombones, une section rythmique... On s'est aperçu que parmi ces jeunes, certains aimaient écrire pour grand orchestre. Donc, au début des années 1980, quand Maurice Fleuret est arrivé à la direction de la Musique dans les bagages de Jack Lang, et qu'il s'est agi de chercher ce qu'on pouvait faire pour les musiques autres que le classique, il y avait un symbole à trouver. Et le symbole pour le jazz, ça a été de monter un grand orchestre. Parce qu'aider le jazz, c'est très bien, mais là, il y avait quelque chose d'un peu symbolique comme les big bands de l'ère swing dans les années 1930 aux Etats-Unis, ça fait du monde sur scène, c'est rutilant, ça fait du son. C'était la première fois que le ministère de la Culture fondait sur ses propres deniers un orchestre autre que de la musique classique. Et ça correspondait avec une nouvelle génération de jeunes musiciens qui aimaient écrire pour grand orchestre, parmi lesquels il y a eu Antoine Hervé, Denis Badault, Laurent Cugny, qui ont tous dirigé l'orchestre plus tard.Comment le chef du premier ONJ a-t-il été choisi ?Au ministère, ils avaient le choix. Ils auraient pu prendre Martial Solal, Patrice Caratini, Claude Cagnasso, Claude Bolling, Ivan Jullien... Ils ont choisi François Janneau qui avait déjà un grand orchestre qui s'appelait le Pandemonium. C'était une personnalité reconnue, il avait une cinquantaine d'années. Il avait fait du trio, des disques, des grands orchestres. Il enseignait au conservatoire à Paris. Il était connu à la fois des instances, de la Sacem, du ministère. Comme on savait qu'il écrivait pour big band et que dans ces big bands, il prenait des jeunes musiciens, c'est à lui qu'on a confié l'ONJ. À l'époque, le mandat durait un an non renouvelable, du 1er janvier au 31 décembre 1986 (le mandat a été prolongé d'un an dès 1987, et à nouveau d'un an en 1991). François Jeanneau a pris dans son premier orchestre des gens comme Denis Leloup, Andy Emler, Marc Ducret, toute une génération qui a bénéficié d'une visibilité qui était totalement inédite pour le jazz.Dans ces musiques, les choses ont commencé par ailleurs à se structurer au milieu des années 1990, de nouveau grâce à François Jeanneau, parce que c'est lui qui a été le premier directeur du département de jazz au Conservatoire national supérieur de Paris, à la Porte de Pantin (en 1991). Les jeunes musiciens qui en sont sortis sont nombreux à avoir rejoint les orchestres nationaux de jazz. L'ONJ a vu passer des gens extrêmement différents, et à chaque fois une nouvelle génération de musiciens, soit repérés par les directeurs successifs, soit issus du Conservatoire de Paris à partir de la fin des années 1990. C'est intéressant parce qu'avec l'ONJ, il y a un outil d'insertion professionnelle qui apparaît dès les années 1980. Et ça s'est encore accentué récemment avec le mandat de Frédéric Maurin (2019-2024) qui, lui, a créé l'Orchestre des jeunes de l'ONJ.Peut-on distinguer des phases, des tendances, dans la conception du projet de l'orchestre ?Il y a plusieurs choses. Il y a des orchestres qui se sont fondés dans la continuité, un prolongement, de ce que faisaient déjà leurs directeurs musicaux. Par exemple, l'ONJ d'Antoine Hervé (1987-1989) s'est construit sur un orchestre qu'il avait déjà avant, le Bob 13. L'ONJ de Laurent Cugny (1994-1997) s'est vraiment bâti, aussi, dans la continuité de ce qu'il faisait avec l'orchestre Lumière. L'ONJ de Frédéric Maurin (2019-24) doit beaucoup à ce que Maurin faisait auparavant avec Ping Machine. Après, il y a une autre manière de voir les choses, celle d'un orchestre qu'on va constituer du tout. C'est le cas par exemple de Sylvaine Hélary (depuis 2025), Claude Barthélémy (1989-1991 pour son premier mandat) et de Franck Tortiller (2005-2008) qui n'avaient pas de grand orchestre avant. Didier Levallet (1997-2000) avait une formation assez importante qui ne comprenait que des cordes, ce n'était pas un orchestre genre big band.Selon vous, quel directeur ou directrice a été le plus révolutionnaire pour faire avancer ou évoluer l'orchestre ?Je dirais d'abord François Jeanneau parce qu'il a essuyé les plâtres ! Il a tout construit, avec beaucoup d'intelligence, parce qu'il a fait un superbe casting. Il avait un beau carnet d'adresses, donc il a pu inviter des gens assez prestigieux, des gens importants du jazz américain, ce que les autres ont pu continuer à faire par la suite. Dans un côté un peu prospectif, je dirais aussi Claude Barthélémy parce qu'il a déconstruit l'orchestre. Il a fait un orchestre avec deux guitaristes, deux batteries, quelque chose qui ne ressemblait plus à un big band. Donc il a pris un peu le contrepied. Le troisième que je citerais peut-être, c'est Daniel Yvinec (2009-2013), parce que lui, il a tenu vraiment un rôle de directeur artistique, pas de chef d'orchestre ni de compositeur : il ne jouait pas, on ne jouait pas sa musique non plus. Il a fait appel à plein de compositeurs et arrangeurs extérieurs, comme John Hollenbeck, Alban Darche... Ça a été quelque chose d'assez nouveau.Et enfin, Fred Maurin, parce qu'il est allé très loin sur le plan expérimental en travaillant avec des gens plutôt issus du champ de la musique contemporaine, à l'IRCAM avec Steve Lehman, et en faisant le projet Jeux avec des musiciens de l'Ensemble intercontemporain. Cela correspondait à ses préoccupations artistiques personnelles. Et il a renouvelé énormément la pratique de l'orchestre en multipliant les actions, et pas seulement la diffusion. C'est un bouleversement très important car l'ONJ n'est plus seulement un orchestre de concert. Ce qui s'est énormément développé depuis quelques années, c'est tout ce qui relève des actions culturelles. C'est un orchestre qui se rend dans les écoles, les conservatoires, les prisons, les Ehpads... Ça existait déjà mais c'était beaucoup moins développé. C'était le projet de Fred Maurin et c'était son idée, mais cela a correspondu aussi à ce que le ministère voulait mettre en valeur, et qui est demandé aussi, d'ailleurs, aux orchestres classiques.Une évolution majeure de l'ONJ, c'est aussi la féminisation de l'orchestre.Bien sûr, et c'est arrivé vraiment avec Fred Maurin. Parce que la première femme dans l'ONJ, c'était Élise Caron dans l'orchestre de Denis Badault. Donc ça remonte à 1991. Mais elle était vraiment toute seule. Ensuite, il y a eu Sophia Domancich dans l'ONJ de Didier Levallet (lancé en 1997), Ève Risser chez Daniel Yvinec (2009). Après, il y en a eu plusieurs dans l'ONJ d'Olivier Benoît (2014), dont Alexandra Grimal, Sophie Agnel... Mais le projet de Fred Maurin comportait vraiment, dès le départ, la parité hommes femmes. C'est vraiment un bouleversement.Le secteur de la culture traverse une période difficile, et en particulier la création, comme l'illustre l'alerte récente au théâtre de Vanves. Faut-il s'inquiéter pour l'avenir de l'ONJ ?Tant que perdurera le ministère de la Culture tel qu'on le connaît, je ne pense pas. Parce que pour connaître de l'intérieur les gens qui s'en occupent, ils défendent à fond l'idée de l'ONJ. Ils l'ont montré plusieurs fois quand l'ONJ pouvait être attaqué de l'extérieur. Un nouveau ministre de la Culture qui serait engagé dans une tout autre voie ne pourrait pas tout changer, tout annuler du jour au lendemain. Donc je ne suis pas trop inquiet à court terme pour le financement majoritaire de l'Orchestre national de jazz, qui est celui du ministère. Par contre, c'est de plus en plus difficile d'avoir des subventions complémentaires. Il y a la subvention du ministère qui peut baisser, mais il y a aussi tout le reste. Il faut aller chercher des mécènes, c'est de plus en plus difficile. Donc c'est plutôt ça qui pourrait menacer l'orchestre.Pourquoi est-ce important de préserver cet orchestre ?C'est d'abord un principe d'exemplarité, c'est-à-dire que tant qu'il n'y a pas de choses visibles au-dessus de la pile, les gens ne voient pas le dessous de l'iceberg. De temps en temps, l'Orchestre national de jazz va jouer dans les endroits où il n'y a pas de programmation de jazz par ailleurs dans les scènes pluridisciplinaires. Ça atteint un public – ça peut être des enfants, des vieux, des trentenaires qui vont voir par hasard un hommage à Carla Bley – qui peut se dire : "Tiens, le jazz comme ça, moi je trouve ça sympa, ces grands orchestres..." Et peut-être que ça peut donner le goût d'aller chercher d'autres choses qui ne sont pas visibles dans les grands médias. Ensuite, on a développé dans les conservatoires, jusqu'au sommet de la pyramide avec le Conservatoire national supérieur de Paris, toute une gamme de propositions de formation pour les jeunes garçons et les jeunes filles en matière de jazz, musiques improvisées, musiques actuelles. C'est bien qu'il y en ait l'équivalent aussi dans la vie professionnelle, afin qu'on puisse se projeter vers quelque chose qui ne soit pas juste de faire de la musique à côté d'un travail rémunérateur. C'est bien d'avoir une perspective. On revient aux premiers mots de Maurice Fleuret quand il a été nommé en 1981 à la direction de la Musique et qu'il a voulu créer l'ONJ : "Toutes les musiques sont égales en dignité." Il ne suffit pas de le dire, il faut le prouver. Et pour le prouver, il a fait des actions très médiatiques comme la Fête de la musique et des actions plus engagées sur le long terme comme l'Orchestre national de jazz.Journées de célébration des 40 ans de l'ONJ, 12 et 13 juin 2026, théâtre Silvia Monfort, ParisVendredi 12 juin, 18H : Bal d'ouverture avec Sylvaine Hélary (flûtes, clavier), Rémi Sciuto (saxophones), Jessica Simon (trombone), Antonin Rayon (orgue Hammond), Christophe Lavergne (batterie)À 20H30 : Orchestre des Jeunes de l'ONJ, direction Marc Ducret. À 22H : Jam sessionSamedi 13 juin, 11H : Conférence "L'ONJ, un orchestre pas comme les autres" par les élèves et le Big Band du CRR (Conservatoire de région) de Paris17H : "Notre Sacre", séances d'écoute19H : Accueil musical par les élèves du collège Jean-Baptiste Clément20H30 : Concert de clôture ONJ With Carla & Friends avec Hugh Coltman, Marc Ducret, Fantazio, Chloé Moglia et Léa TrommenschlagerL'agenda de l'ONJ pour l'été 202621 juin : With Carla, Fête de la musique (sur invitation du ministère de la Culture), Cour d'honneur du Palais-Royal, Paris26 juin : With Carla, festival Jazz à Garches2 juillet : With Carla, festival Marseille Jazz des cinq continents29 août : With Carla & Friends (avec Hugh Coltman, Léa Trommenschalger, Fantazio, Marc Ducret), Rendez-vous de l'Erdre, 40e édition, Nantes> L'agenda complet de l'ONJÀ (ré)écouter : "Les 40 ans de l'orchestre national de Jazz", dans l'émission "Au cœur du jazz" sur France Musique du 5 juin 2026, avec les anciens directeurs Claude Barthélémy, Olivier Benoit, Laurent Cugny, Frédéric Maurin, Franck Tortiller et l'actuelle directrice Sylvaine HélaryConcert "Jazz sur le vif" de l'Orchestre national de jazz With Carla à la Maison de la radio, Studio 104, à Paris, captation du 13 septembre 2025 diffusée dans le Jazz Club de France Musique le 4 octobre 2025"Sylvaine Hélary, ONJ 'with Sylvaine'", dans Au cœur du jazz du 3 septembre 2025
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