« Ils s’en moquaient » : l’incroyable bras de fer entre la NASA et la Russie dans l’ISS, sur fond d’évacuation
Le 5 juin dernier, les astronautes de l’ISS — dont la Française Sophie Adenot — s’enfermaient en urgence dans leur capsule de secours. Si l'on pensait à un simple incident technique, de nouvelles révélations montrent de vives tensions entre la NASA et Roscosmos.
L’éventualité d’une évacuation de la Station spatiale internationale (ISS), au début du mois de juin, a peut-être caché une grave crise entre la NASA et son homologue russe Roscosmos. C’est ce que raconte le journaliste Eric Berger dans un compte rendu publié le 15 juin, sur la base du témoignage de deux responsables de l’agence spatiale américaine.
L’affaire date du 5 juin. Ce jour-là, la NASA émettait un ordre de confinement d’urgence pour ses astronautes, afin de les préparer, au cas où, à quitter l’ISS pour rentrer sur Terre. En cause ? Roscosmos avait transmis à ses cosmonautes l’instruction de procéder à une intervention technique à proximité du module russe Zvezda, victime d’une fuite d’air chronique.
Tandis que Sergueï Koud-Svertchkov et Sergueï Mikaïev étaient donc sur le point d’intervenir sur une portion de la station, tous les autres occupants de l’ISS (à savoir les Américains Jessica Meir, Jack Hathaway et Chris Williams, mais aussi la Française Sophie Adenot et le Russe Andreï Fediaïev, arrivé avec la mission Crew-12) étaient prêts à quitter le navire, au cas où. Mais, en fin de compte, tout est rentré dans l’ordre.
Dès le lendemain, le 6 juin, les premiers détails ont émergé sur ce qui a été décrit comme du bricolage. Il était question de scier un bout de métal, selon un protocole qui n’a visiblement pas été validé ou, du moins, communiqué à la NASA, l’empêchant de savoir à quoi s’attendre. Or, les témoignages glanés par Ars Technica montrent qu’il y a eu une vraie tension.
« Ils s’en moquaient »
La perte d’étanchéité au niveau du module Zvezda est identifiée et surveillée depuis 2019. Plusieurs efforts ont été entrepris pour colmater la brèche, mais sans jamais y parvenir totalement. La fuite a notamment repris au mois de mai et s’est intensifiée en juin. Face à un problème en phase d’aggravation, il a donc été décidé de tenter une énième réparation.
Le problème, c’est que Roscosmos n’a fourni aucune analyse de risques à la NASA, qui redoutait qu’une telle manipulation ne déchire la structure sous l’effet de la pression. Les ingénieurs américains ont tenté d’alerter leurs homologues au sol, mais les officiels russes ont tout simplement ignoré les tentatives de communication avec leurs partenaires.
C’est là que l’affaire a viré à la crise et au bras de fer diplomatique à 400 km d’altitude. « Nous avons menacé de mettre les astronautes en combinaison dans la capsule Crew Dragon pour envoyer un message au monde entier afin de montrer notre désaccord », a confié un responsable de la NASA sous couvert d’anonymat à notre confrère. « Ils s’en moquaient. »
Un confinement en guise de coup de poker
Le vendredi 5 juin au matin, l’impasse est alors totale. Malgré le désaccord affiché par Washington, les cosmonautes russes s’apprêtent à passer à l’action. Leur objectif : utiliser une scie pour découper un support structurel porteur afin de libérer de l’espace et mieux inspecter la zone de la fuite. Pour la NASA, c’est l’équivalent d’une alerte rouge.
Si cette pièce maîtresse est sectionnée, le module pourrait lâcher et provoquer une dépressurisation catastrophique et soudaine de l’ISS. Face au mutisme persistant de Roscosmos, la NASA emploie donc les grands moyens. Les quatre astronautes de la mission Crew-12 et Chris Williams (qui est arrivé avec un Soyouz) doivent s’enfermer immédiatement.
Ce geste, présenté à l’époque comme une mesure de précaution absolue, s’est révélé être un levier de pression redoutable. En exécutant réellement ce protocole de secours sous les yeux du monde entier, et en communiquant à ce sujet, la NASA a mis son homologue au pied du mur. La dramatisation de l’affaire a finalement conduit Roscosmos à capituler.
La condamnation définitive du module
Plutôt que de prendre le risque d’un bricolage technique qui aurait pu mal finir, et d’en prendre l’entière responsabilité aux yeux du monde, l’agence spatiale russe a visiblement changé de stratégie, même si c’est, en fin de compte, un aveu d’échec. En effet, il apparaît que Roscosmos a finalement accepté de mettre définitivement hors service le compartiment à risque.
Ainsi, la section défaillante — le tunnel PrK qui connecte Zvezda au reste de l’ISS — doit être condamnée à court terme. Il ne sera plus pressurisé, ce qui réglera pour de bon ce problème de fuite. Par ailleurs, il ne sera également plus fréquenté par des astronautes. On perd ainsi une portion de l’ISS, mais on y gagne du point de vue de la sécurité générale.
Cette décision va toutefois compliquer la logistique de la station, alors que sa carrière n’est pas encore terminée.
Si les vaisseaux de ravitaillement automatiques russes Progress peuvent toujours s’y amarrer pour transférer des carburants ou des fluides à l’ISS de manière étanche, ils ne pourront plus être déchargés manuellement par l’équipage. Pour le fret matériel et la nourriture, la Russie va devoir se rabattre sur ses trois autres ports d’amarrage.
Source : Numerama — voir l'article d'origine ↗