"On marche dans la rue avec la peur au ventre" : au Yémen, les habitants vivent sous la terreur des rebelles Houthis
franceinfo a pu se rendre sur la ligne de front au Yémen, entre les troupes gouvernementales et les rebelles Houthis, soutenus par l'Iran. À Taëz, les deux camps se livrent une guerre de position, dans laquelle les civils sont les premières victimes.
Depuis plus d'une décennie, le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique, est divisé. Ainsi, au cœur des zones montagneuses, dans l'ouest du pays, la ville de Taëz est coupée en deux. D'un côté, les rebelles houthis alliés de l'Iran, qui contrôlent une grande partie du nord. De l'autre, le gouvernement, dans le sud, appuyé par l'Arabie saoudite. Une trêve, entrée en vigueur en 2022, continue de tenir même si elle n'a pas été reconduite formellement.
Que peut changer l'entrée des rebelles houthis du Yémen dans le conflit au Moyen-Orient ?
Sans qu'on ne s'en rende véritablement compte, l'ambiance dans la ville change du tout au tout quand le pick-up bleu de l'escorte militaire descend en piqué dans une petite vallée sur le bord de Taëz. La fureur des klaxons a disparu, laissant place à un silence qui s'installe comme une marque d'inquiétude. Il n'y a presque plus personne dans les rues. Une fois la chicane passée, faite de bric et de broc, on observe des impacts de balles et des tôles fixées en hauteur pour tenter d'aveugler les snipers.
"Je roulais avec mon père et ils ont tiré sur moi"
Cet endroit est une ligne de front, mais elle est habitée. Les civils tentent de cohabiter avec la violence de la guerre de position que se livrent les Houthis et les forces gouvernementales. "Ici, dans le quartier d' Al Roda, il y a eu beaucoup de victimes parce qu'il y a de grands espaces", explique Mounir Alak Ali, le responsable des habitants de ce secteur, en ce mois de juin. Il habite ici avec ses cinq enfants. "Il y a des snipers côté Houthis, des mines et parfois des tirs de mortiers. On compte une quarantaine de familles."
En 2014, les Houthis ont tenté de renverser le régime. Très vite, la ville de Taëz a été divisée en deux parties : les Houthis tiennent 20 à 30% de l'agglomération, d'après le camp républicain. Les habitants sont les principales victimes de cette guerre de position. Asma Ali Nagui, 23 ans, a été blessée par un sniper cinq jours après son mariage. "On est là depuis trois ans. On s'est marié dans ce quartier et cinq jours après, un sniper m'a tiré dessus. J'étais en train d'étendre le linge. J'ai eu de multiples opérations. Maintenant, dans ce quartier, on marche dans la rue avec la peur au ventre."
Dans ce secteur de la ligne de front où la vie quotidienne est faite de menaces, on croise aussi des femmes mutilées par des explosions de mines plantées dans le périmètre. À côté d'elles, un petit garçon a été touché à la hanche. Son bras droit serre une béquille sur laquelle il s'appuie pour avancer. "J'étais sur une mobylette avec mon père, il était 11 heures du matin et ils ont tiré sur moi, raconte Mohamed Salman, 12 ans. J'étais à l'arrière quand le sniper m'a tiré dessus. Sur le coup, je n'ai rien senti. J'ai vu du sang sur moi. À l'hôpital, il y avait un autre enfant qui a sauté sur une mine avec ses chèvres. Maintenant, je ne vais plus à l'école."
"On se déplace la nuit plutôt que le jour"
D'après le numéro deux des opérations militaires, les snipers sont équipés de fusils à visée nocturne et thermique. Selon Khaled Al Fakhi, qui fait aussi partie de l'état-major de Taëz, les Houthis sont positionnés à 500 mètres. "Les Houthis font cela pour provoquer la terreur dans le quartier. Les snipers sont sur les positions hautes, tout autour."
"Les Houthis se vengent de nous parce qu’on tient toujours le périmètre. Ce qu’ils veulent, c'est pouvoir avancer."
D'après le coordinateur civil du quartier, les snipers ont tué 80 personnes. Pour tenter de se protéger, les habitants essayent d'aveugler les tireurs du camp adverse. Ils ont fixé des plaques de tôle sur des poteaux en hauteur. Cela peut paraître dérisoire, mais il s'agit de la stratégie principale mise sur pied par la communauté. "Les protections avec les plaques de tôle, on les a nous-même installées parce qu'on perdait beaucoup de gens, poursuit Mounir Alak Ali. Parfois, on se déplace la nuit plutôt que le jour. Mes enfants ne jouent pas dehors, ils restent à la maison pour jouer. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ?!"
Les familles sont condamnées à vivre sous le régime de la menace à cause de leur situation sociale. Les gens ici possèdent leur maison et ils n'ont pas les moyens financiers de louer plus en retrait dans la ville. "Il y en a qui vivent là depuis le début de la guerre, indique le lieutenant-colonel Abdulaziz El Maghidid, le numéro 2 des opérations militaires de l'armée gouvernementale à Taëz. On n'autorise pas leur présence, mais leur maison et leur famille sont là. Ils n'ont pas d'autre endroit où aller…"
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