"Tous nos sens sont mis à l'épreuve" : à Paris, l'artiste JR présente sa "caverne", une œuvre monumentale sur le Pont-Neuf
L’artiste JR était l’invité du journal de 20 h, lundi 15 septembre. Il présente actuellement sa nouvelle œuvre monumentale au Pont Neuf, à Paris, une installation immersive baptisée "caverne", pensée comme une expérience sensorielle au cœur de la capitale.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.
Léa Salamé : L'événement culturel de l'été s'est fait attendre. Il a pris du retard à cause de la tempête. Il a même failli ne jamais ouvrir. Mais depuis quelques minutes maintenant, le Pont Neuf à Paris, transformé en caverne par l'artiste JR, est désormais ouvert au public.
Vous êtes l'un des artistes français les plus connus au monde, vos photos gigantesques sont affichées dans de nombreuses capitales. Mais cette œuvre-ci, cette caverne sur le Pont Neuf à Paris, c'est un peu l'œuvre de votre vie. Elle a failli ne pas voir le jour. Qu'est-ce que vous ressentez, d'abord, là, tout de suite, alors qu'elle ouvre enfin au public avec neuf jours de retard ?
JR : Écoutez, beaucoup d'émotions. Ça nous rappelle que même mes montagnes imaginaires sont aussi impactées par le climat et par le dérèglement climatique. On les a donc recousues, parce que c'est du tissu, et nous avons tout recousu ces derniers jours. Tout le monde y a participé d'ailleurs, ce qui était assez dingue. On a même vu des alpinistes grimper sur les montagnes. Ça, ce n'était pas prévu au début. Au final, nous avons perdu une semaine d'ouverture parce que c'est encore pendant le montage qu'il y a eu cette tempête. Nous serons donc ouverts pendant deux semaines pleines, comme l'étaient les œuvres de Christo et Jeanne-Claude, qui avaient d'ailleurs empaqueté le Pont Neuf il y a 40 ans ici même, pendant 14 jours.
Et c'est évidemment un hommage que vous rendez avec cette œuvre. Mais juste pour comprendre : qu'est-ce qui s'est passé ? La caverne a été déchirée par la tempête ? Il y a eu de gros dégâts ? Est-ce qu'on les voit encore aujourd'hui ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
En fait, ce qui s'est passé, c'est que la caverne était déjà là et nous avions presque fini d'empaqueter le dessus, c'est-à-dire les montagnes et les roches. Nous étions sur les extrémités, en train de travailler sur l'entrée et la sortie. Une tempête est arrivée comme ça, sans prévenir. Elle s'est engouffrée dans les extrémités sous la toile et l'a déchirée, l'a éventrée sur le dessus, uniquement sur les extrémités. C'est pour cela que, pendant quelques jours, on a vu apparaître la structure gonflable. Nous avons dû démonter les toiles pour les recoudre. D'ailleurs, comme dans ces techniques japonaises où l'on répare en gardant la cicatrice, j'ai voulu conserver ces cicatrices. On peut donc voir aujourd'hui des traits noirs qui montrent où se trouvaient ces déchirures, pour nous rappeler la fragilité des éléments dans la nature.
Qu'est-ce que les visiteurs vont pouvoir découvrir, ceux qui seront à Paris devant le Pont Neuf à partir de ce soir ? Il faut dire que votre caverne ne se contemple pas seulement de l'extérieur. Il faut entrer dedans. A-t-on des choses à voir à l'intérieur ?
C'est ça. Déjà, de l'extérieur, c'est assez dingue parce que chacun projette ce qu'il veut y voir. Je croise des gens qui viennent des Alpes et qui me disent : "Merci d'avoir choisi les Alpes." Je croise des gens qui viennent du Portugal : "Merci d'avoir choisi nos montagnes", etc. Et puis, pendant la canicule, beaucoup de gens voyaient un glacier. Aujourd'hui, plus personne ne me parle d'un glacier. On y projette donc vraiment quelque chose. Le narratif vient en fonction de sa propre histoire. Quand on entre à l'intérieur de cette caverne, on rentre littéralement dans un espace où tous nos sens sont mis à l'épreuve. On va sentir des choses grâce à tout un parcours olfactif. On va également ressentir des choses grâce à une installation sonore de Thomas Bangalter. En fait, on est totalement en immersion dans une œuvre quand on la traverse, et l'on ressort 140 mètres plus loin. On entre dans l'obscurité et l'on ressort dans la lumière, de l'autre côté du pont.
Qu'est-ce qu'elle représente pour vous, cette caverne ? Qu'est-ce qu'elle raconte ? Pourquoi une caverne ? Pourquoi avoir choisi cette forme-là ?
Écoutez, dans un monde qui ne fait qu'accélérer de plus en plus vite, je trouvais qu'il y avait un moment où l'on pouvait se retrouver tous à l'origine du monde, comme une sorte de reboot. On revient aux origines, on entre dans la caverne et, d'un coup, on fait tomber les écrans. Rien n'est projeté. D'ailleurs, la seule technologie que nous avons voulu utiliser, c'est la réalité augmentée, pour garder les gens dans la réalité. C'est vraiment cette idée de nous sortir du réel pour réapprendre à l'apprivoiser. Nous sommes tellement dans nos algorithmes, tellement en train de scroller sur nos téléphones, qu'il faut parfois que des montagnes géantes arrivent au milieu de Paris pour que, soudain, nous nous arrêtions et apprenions à regarder de nouveau. Et cette expérience ira jusqu'au bout puisque l'œuvre est éphémère. Dans deux semaines, nous commencerons à la démonter. Ensuite, il n'y aura plus rien. Comme les forêts, nous ne laisserons aucune trace. Nous redécouvrirons simplement le pont. Il y a aussi cela : apprendre à regarder le monde à nouveau.
Source : franceinfo — voir l'article d'origine ↗