Faux sites, accusations trompeuses contre des candidats... Anatomie d'une opération d'ingérence contre La France insoumise pendant les municipales
La campagne pour les municipales de trois des candidats du parti avait été marquée par des attaques portant les marques d'une ingérence étrangère. Un rapport de Viginum, réclamé par La France insoumise depuis des semaines, éclaire ces manipulations.
Le mode opératoire "a délibérément été employé pour chercher à altérer l'information des citoyens". Un rapport de Viginum publié jeudi 11 juin détaille avec précision plusieurs tentatives coordonnées de s'en prendre à la campagne de candidats de La France insoumise lors des élections municipales. Dans ce document du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, attendu et réclamé avec insistance par le parti de Jean-Luc Mélenchon depuis des semaines, les enquêteurs de l'Etat décrivent un système impliquant des dizaines de comptes Facebook, Instagram, Twitter et LinkedIn au service de sites internet montés de toutes pièces. Explications.
Des attaques ciblées sur les candidats
Sur le papier, le mode d'action semble bien rodé : s'attaquer à la fois au parti insoumis dans sa globalité et aux trois candidats de Toulouse, Marseille et Roubaix. La stratégie repose sur deux sites radicalement différents. Le 9 février 2026, une "initiative citoyenne" fait son apparition sur internet, "L'alternative 2026". Sur la page web, qui n'est plus en ligne, mais dont franceinfo a consulté l'archive, le message est radical : "Elections municipales 2026. Pour une France plus musulmane". Parmi les revendications, on retrouve la "légalisation de structures séparées par genre (piscines, centres sportifs, hôpitaux)" ou encore plus explicite, l'"instauration de systèmes juridiques religieux distincts (notamment l'application de la charia)". Plus bas sur la page, sont affichés la photo et le nom de 108 candidats de gauche, majoritairement insoumis, qui seraient compatibles avec cette vision de la religion. Dans son rapport, Viginum relève que "la juxtaposition de ces principes auprès d'une liste de candidats LFI ou affiliés suggère insidieusement une complicité entre le parti et les revendications communautaristes de ce projet".
En guise de réponse étonnement bien coordonnée, les auteurs de l'ingérence ont utilisé un compte Tiktok baptisé "renaissancecatholiquefr". Les investigations de Viginum révèlent que ce compte a été créé en septembre 2024 et s'est rapidement tourné "vers des narratifs souverainistes ciblant l'audience francophone". Le 24 février, il diffuse une vidéo dans laquelle est dénoncé le site "L'alternative 2026". La boucle est bouclée. Viginum identifie ces deux présences en ligne radicalement opposées comme une probable volonté de "faire monter en visibilité ces deux sphères et espérer in fine polariser le débat public numérique sur la question de la place de la communauté musulmane dans la société française".
"J'étais candidat aux municipales et je me retrouve dans le bureau des légendes" : comment LFI a été visée par une opération d'ingérence étrangère inédite
En complément de cette stratégie qui vise le parti dans sa globalité, d'autres actions ont visé très précisément certains candidats. Viginum a identifié plusieurs actions à leur encontre, dont deux qui mettent en cause les candidats dans des affaires de violences sexistes et sexuelles. Sébastien Delogu, prétendant à la mairie de Marseille, a été visé par "le blog de Sophie", un site qui l'accusait de viol et de harcèlement sur une ancienne collaboratrice. Dès le 9 mars dernier, Le Monde a expliqué qu'il s'agissait d'un faux site.
L'insoumis toulousain François Piquemal a été, quant à lui, la cible de la page Facebook "@Enfanceetpartageorg". Ce compte singeait le nom et les publications d'une vraie association de protection des enfants contre les violences physiques et sexuelles. A trois reprises, le compte a publié des visuels affirmant que l'élu était accusé d'agressions sexuelles sur mineurs et qu'une enquête était ouverte. Ces publications trompeuses n'ont obtenu aucun écho et n'ont jamais été partagées en dehors de cette page, d'après les investigations de Viginum. Sébastien Delogu et David Guiraud ont également été visés respectivement par un site internet et deux pages Facebook leur reprochant leurs positions pro-palestiniennes.
Des comptes de réseaux sociaux déjà utilisés lors d'élections à l'étranger
Cet écosystème de sites et de pages Facebook vise à court-circuiter le débat public lors des élections. Pour gagner en visibilité, les attaquants se sont appuyés sur un vaste réseau de comptes. Sur Facebook, 138 personnes relayant ces pages ont été identifiées par Viginum. Ces utilisateurs ne sont très probablement pas de véritables personnes : photos de profils générées par intelligence artificielle, noms francophones très génériques et répandus, publications identiques entre les comptes et actions coordonnées. Ces comptes ont massivement commenté les posts dans un temps très restreint, explique Viginum : "Alors que ces pages ne bénéficiaient d'aucune visibilité, plus d'une centaine de commentaires a été déposée dans un laps de temps très court sur la page 'Qui Est Sébastien Delogu ?' autour du 21 février2026."
Plusieurs éléments permettent également d'affirmer que certains de ces comptes ont pu être utilisés dans le cadre d’anciennes campagnes, tandis que d’autres ont déjà changé de nom pour éventuellement servir à de futures opérations informationnelles.
Source : franceinfo — voir l'article d'origine ↗